
Photo Nicolas Chauveau
La panoplie des embouchures est vaste. Du filet à olives au Verdun, du mors Lhottte à l’espagnol, les alternatives ne manquent pas. Mais encore faut-il savoir laquelle des embouchures va à tel ou tel cheval. Voici comment faire son choix. Propos recueillis par Sébastien Chauveau
Il faut bien le dire, il règne une certaine confusion autour de l’embouchure. A tort, on appelle souvent mors ce que l’on met dans la bouche du cheval. C’est un raccourci rapide. C’est même une erreur de langage.
L’embouchure désigne la chose qui est dans la bouche du cheval. On parle ainsi d’un cheval embouché, peu importe le matériel utilisé. Le mors, en tant que tel, est une embouchure parmi tant d’autres. Plus précisément, il est forcément avec levier ou gourmette. En clair, le mors agit par appui sur les barres de la bouche du cheval. Ce qui n’est pas le cas du filet, qui est aussi une embouchure, mais qui n’a ni branche ni gourmette. Le filet, lui, agit uniquement sur la commissure des lèvres. Il se décline en une grande variété : à olives, à anneaux, à canon droit ou brisé, creux ou plein, lourd ou léger, etc. On ne doit donc jamais parler de mors de filet. L’ensemble qui constitue un mors plus un filet se nomme une bride, et celui qui est un filet seul s’appelle un bridon.
Le choix de la bonne embouchure est complexe. Il dépend de divers paramètres. Le niveau du cavalier d’une part : il est difficile de monter avec deux paires de rênes si on n’a pas la main habituée à cela. Et le niveau de l’animal d’autre part : il est incongru de travailler un cheval avec une embouchure qui demande des efforts physiques considérables.
UN ROLE ESSENTIEL

Un double filet/Photo Nicolas Chauveau
L’embouchure a un rôle essentiel dans notre équitation. Fini le temps des Gaullois, où l’on montait en simple licol, l’heure est, tout du moins en compétition, aux parcours extrêmement techniques. Les effets de rênes doivent maintenant être d’une grande précision. Et les transitions de la meilleure réaction.
L’embouchure a plusieurs rôles. Le plus important est la transmission. C’est par l’embouchure que passent les ordres de direction et de transition. Plus exactement, c’est elle qui permet d’indiquer au cheval qu’il faut aller à gauche ou à droite, qu’il faut freiner ou s’arrêter. Il n’est question, ici, que des ordres les plus simples. Car l’embouchure est aussi un véritable « outil » de précision. Elle permet entre autres d’exécuter des figures de dressage de haute école, ou, sur un parcours de saut d'obstacles, de freiner ou de tourner au millimètre. Dans ce cas, l’embouchure relève plus d’un canaliseur et d’un récupérateur de l’énergie cinétique que « d’un frein ou d’un volant ».
Il est difficile de dire combien il y a d’embouchures. Car toutes sont déclinables. Aux dires des selliers, il y aurait près de cent cinquante embouchures différentes. Il y en aurait pour presque toutes les situations. Quelques grandes catégories d’embouchures se distinguent cependant. Il y a celles qui sont destinées aux jeunes chevaux, comme les filets en caoutchouc, ceux en acier avec ou sans gros anneaux, à olives, etc., elles sont douces ; celles qui vont aux plus âgés (à partir de sept ans), elles sont plus renforcées, comme les mors à gourmette, à branches, à « lasso »... ; et celles qui sont pour les vieux chevaux, elles prennent plus en considération leur dentition, comme les filets fins ou à double brisure.
Les embouchures les plus courantes
|
En revanche, il n’existe pas d’embouchure pour telle ou telle discipline équestre. Pas plus qu’il y en a pour une race de chevaux plutôt qu’une autre. Le choix d’une embouchure doit s’appuyer sur l’observation de la conformation du cheval et sur ses attitudes. On n’embouche pas de la même manière un selle français de six cent kilos qu’un pur-sang de quatre cent, ou un cheval qui a un palais plat qu’un autre qui en a un prononcé. La meilleure embouchure est celle qui convient parfaitement au cheval. Et tant pis si le choix va à l’encontre des habitudes.
L'AVIS DU PROFESSIONNEL

Dominique Casanova/Photo DR
A la fois cavalier, sellier, fabricant et vendeur pour les fournisseurs de sellerie, Dominique Casanova nous aide à y voir plus clair dans les embouchures. Il a conseillé les plus grands comme les débutants. Son constat est le suivant : « Les cavaliers sont, certes, aujourd'hui globalement plus sensibilisés qu’autrefois au choix du matériel pour leur cheval. Mais ils ont souvent moins de connaissances. » Pour l’essentiel, les problèmes qui sont exposés à Dominique Casanova relèvent de la maîtrise du cheval. « Hormis les cavaliers professionnels, qui sont en principe très pointus dans leurs demandes, les autres veulent tout à la fois : une embouchure qui tourne, qui arrête et qui freine, mais aussi qui empêche le cheval de lever la tête, de la baisser, de la tourner... »
VETOCHEVAL. - Comment choisit-on l’embouchure de son cheval ?
DOMINIQUE CASANOVA. – S’il est jeune, il faut lui mettre un filet doux, peut heurtant, car il faut se laisser le temps de réfléchir. Pour le jeune cheval, un filet à gros canon, en caoutchouc, va très bien. Pour le cheval plus âgé, s’il a un bon niveau de dressage, il n’y a pas grand-chose à changer, sauf peut-être à passer à un filet en acier. Dans le cas contraire, si le cheval n’est pas bien mis, il ne faut pas hésiter à utiliser, soit un filet plus dur, à canon fin ou carré, soit un mors doux, comme un Pelham en caoutchouc, ou un peu plus dur, comme un mors de bride. Pour le vieux cheval, tout dépend de ses antécédents. A savoir : s’il est bien dressé, s’il a la bouche usée ou durcie par le travail, ou s’il est plus ou moins « sauvage ». Là, c’est du cas par cas.
Au-delà de ces quelques règles, le reste n’est que correction. Ce qui veut dire que le choix se fait en fonction de ce que le cavalier souhaite améliorer ou corriger. Je conseille de posséder au moins deux embouchures pour un cheval. Une douce, pour le travail sur le plat, et une plus ferme, pour l’extérieur ou l’obstacle. Cela évite la routine.
VTCHL. - Y a-t-il une embouchure qui est commune à tous les chevaux ?
DC. – Oui, il y en a même plusieurs. Un filet en caoutchouc leur va à tous. C’est la même chose pour un en acier, à gros canon ou à anneaux, creux ou plein. Ce qui va à tous les chevaux, c’est surtout, d’une part, de commencer par les monter avec des embouchures les plus douces qui soient. Et d’autre part, de seulement ensuite, si les besoins s’en font sentir, de les travailler avec des embouchures plus dures. Mais pas de faire l’inverse : beaucoup de chevaux sont débutés avec des embouchures trop sévères. Du coup, ils se figent dessus, et ne les respectent plus.
VTCHL. – Quels sont les signes qui doivent faire penser à un mauvais choix d’embouchure ?
DC. – Ils sont bien connus. C’est le cheval qui encense, qui essaie de passer au-dessus de la main en mettant le bout du nez en l’air et en renversant l’encolure, qui tourne violemment la tête, qui passe la langue par-dessus le filet ou le mors. Attention, par contre, un cheval qui passe sous la main est un signe que l’embouchure lui va bien. En effet, en procédant de la sorte, il ne montre pas qu’elle est pour lui une gêne mais plutôt un jouet.
VTCHL. – Quel est le risque d’un mauvais choix d’embouchure ?
DC. – C’est d’abord la blessure dans la bouche. Elle peut être plus ou moins grave. C’est ensuite la plaie psychologique. En intégrant le mal-être à l’emploi du filet ou du mors, le cheval a du mal à se livrer totalement. Il en découle des blessures physiques - par une mauvaise position du corps pour fuir l’embouchure -, comme des maux de jarrets, de bouche ou de dos, mais aussi des atteintes psychologiques, le cheval peut tout simplement être mal dans sa peau.
L’avis du dentiste Il est au plus près de la bouche des chevaux. François Dall'Osteria est dentiste équin. « Mon sentiment, c’est que dans notre pays les chevaux ne sont pas assez suivis en dentisterie, se désole-t-il. Contrairement à l’Angleterre ou aux Etats-Unis, où je vais aussi, les cavaliers, même de haut niveau, ne sont pas chez nous bien informés de l’intérêt à porter aux dents de leurs chevaux. En France, environ un cheval sur trois que je soigne a des plaies qui sont dues à l’embouchure. Mais, comme les chevaux ne sont pas vus régulièrement, ces petits maux se transforment souvent en gros bobos. » Les blessures observées par François Dall'Osteria sont des lésions plus ou moins importantes des commissures des lèvres, des gencives et du palais, des coupures de la langue et des joues, des périostites mandibulaires, des dents cassées, etc. Elles sont le fait, « ou de la présence de surdents ou de dents de loup, ou d’une main dure du cavalier, ou d’une embouchure usée ou mal ajustée », pense le dentiste. « Si les chevaux étaient visités au moins deux fois par an, nous éviterions une grande partie de ces lésions. D’autant que certains y sont vraiment sensibles, comme les purs-sang arabes ou les poneys, les trotteurs, les chevaux d’attelage ou de polo. Les uns parce qu’ils ont peu de place dans la bouche. Les autres parce qu’ils sont généralement montés avec des embouchures qui sont dures ou par des cavaliers qui ont la main rude », confie le dentiste. |
VTCHL. – Quel est le bon réglage d’une embouchure ?
DC. - Bien qu’il soit assez controversé, je prône toujours le même : un pli à la commissure des lèvres. Contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, une embouchure, lorsqu’elle est trop longue, est très néfaste, plus que si elle est trop courte. Quand ils sont trop longs, le filet et le mors agissent sur les barres, ce qui est plus douloureux que sur la commissure pour l’animal. Quant à la largeur de l’embouchure, elle ne doit pas dépasser de plus de trois millimètres de chaque côté de la bouche du cheval. Là aussi, si elle est lâche, elle est plus dangereuse que si elle est étroite. En bougeant constamment, elle peut blesser gravement.
VTCHL. – Quelles sont les erreurs les plus fréquentes dans le choix et le réglage de l’embouchure ?
DC. – La tendance générale est de chercher un mors ou un filet pour arrêter au lieu de freiner, et pour tourner plutôt que diriger. Dans ces cas-là, on s’en remet toujours aux mêmes : les filets fins ou à double brisure, les filets à canon carré ou torsadé, les mors droits à gourmette ou à grandes branches. Ce qui manque souvent, c’est la nuance. J’entends par là que ce qui est généralement demandé, c’est un « outil » qui ferait tout juste en tirant dessus, sans qu’on ait besoin d’utiliser ses jambes et son assiette.
Quant aux erreurs de réglage, ce sont essentiellement le « trop long » et le « trop large » qui sont constatés. L’idée selon laquelle une bride ou un bridon trop serrés, ou encore un filet ou un mors trop étroit ferait mal au cheval est très répandue chez les cavaliers. Alors que c’est tout l’inverse. En plus de blesser, une embouchure trop lâche est inefficace.
Pour moi, le choix d’une embouchure ne doit pas se limiter qu’à des aspects techniques de freinage et de direction. Il en va de la sécurité du cavalier et de la santé du cheval. Le choix doit se faire en tenant compte de la race de l’animal, de son gabarit, de son déplacement, de son niveau d’éducation et des compétences du cavalier. Idéalement, il faut pouvoir essayer deux ou trois embouchures avant d’en choisir une.
VTCHL. – Y a-t-il différentes qualités d’embouchures ?
DC. – Oui. Les fabrications sont très diverses. Il y a de tout : de l’acier, du caoutchouc, de la résine, du cuir, etc. Mais il y a aussi du plein, du creux, avec tout un tas de gadgets... Sur le plan de la qualité, si on ne veut pas avoir de mauvaise surprise, comme une embouchure qui se scinde en deux ou une gourmette qui se casse par exemple, il faut éviter les fabrications pakistanaises. Les chinoises sont correctes. Les indiennes commencent à être bonnes. Les japonaises étaient très bien, mais elles se font rares, comme les Françaises et les Européennes.
J’ajouterais, à propos de la fabrication des embouchures en métal, que l’on ne sait pas vraiment pourquoi, mais le cuivre va très bien aux chevaux. En revanche, l’acier brut, du fait de sa froideur, en incommode beaucoup. C’est un peu le même constat pour les embouchures pleines ou creuses. Les premières vont bien aux jeunes chevaux, plus exactement à ceux qui refusent de les prendre, donc de s’appuyer dessus. Alors que les secondes vont mieux aux plus vieux, c’est-à-dire à ceux qui ont un contact lourd à la main. Pour ce qui est des embouchures qui sont en cuir et en résine, donc dans des matériaux plus chauds que les métaux précédemment cités, les chevaux les apprécient assez bien.
Comme souvent en équitation, le plus simple est le mieux. Le choix d’une embouchure ne doit pas uniquement être la solution à un problème. Ce doit être comme une paire de bottes à un cavalier. Un équipement qui va comme un gant.
Ce que pense Michel Robert On l’appelle « le professeur ». Le cavalier international de saut d’obstacles Michel Robert a bien voulu nous dévoiler comment il appréhende les embouchures avec ses chevaux. « Lorsqu’ils arrivent pour la première fois, nous les longeons, d’abord avec un licol de corde, ensuite avec un filet simple, à gros canon, explique-t-il. Seulement après, nous les montons, soit avec un filet droit, plat, en caoutchouc ou en cuir s’ils ont une bouche délicate, soit avec un en acier, à olives, autrement. » Bien qu’il ne se décrive pas comme « un têtu », le cavalier, qui est l’un des meilleurs français de la discipline, n’est ni un gourou ni un sorcier. En matière d’embouchure, il reste simple et pratique. « Mon choix tourne toujours autour des mêmes matériels. Du filet simple pour le travail sur le plat à la maison ou à la détente sur les épreuves, et du mors de bride (Lhotte ou à pompe) ou du Pelham pour les séances d’obstacles ou les parcours en compétition. » Mais de préciser : « Je ne saute, en bride, que les chevaux qui sont bien musclés et habitués, pour ne pas les blesser et qu’ils aient peur de se livrer. Et je n’utilise, en épreuve, que des embouchures que j’ai parfaitement testées à l’entraînement. » Michel Robert a évidemment essayé beaucoup d’embouchures. Il y en a qu’il aime moins que d’autres. « J’ai du mal avec tout ce qui est en résine, avoue-t-il. Je ne m’en sors pas non plus très bien avec les mors légers, type Chantilly. » Il y en a d’autres, embouchures, que « le professeur » utilise avec parcimonie. « C’est le cas de l’Hackamore. Il faut vraiment qu’un cheval soit particulier pour que je l’emploie », commente-t-il. Il y a enfin des embouchures dont Michel Robert a horreur. « Je n’ai jamais recours à ce qui est à palette, et jamais à ce qui est avec jouet ou roulette car je pense que ça ne sert à rien, confie le cavalier. Je n’apprécie pas non plus les filets à aiguilles et les mors releveurs. Je trouve que les chevaux se bloquent dessus, et qu’ils vont à l’encontre de ce que je recherche. » Selon Michel Robert, « le changement d’embouchure a du bon. Il évite les habitudes ». Pour autant, « la solution n’est jamais dans la bouche du cheval mais dans la main du cavalier », insiste-t-il. C’est la raison pour laquelle le professionnel ne succombe jamais aux modes. « Actuellement, ce serait plutôt le releveur, avec une espèce de gourmette en cuir, qui serait plébiscité. Je n’ai pas essayé. Je ne suis pas emballé », reconnaît-il. |
A VOIR AUSSI
Brider son cheval
Ecrit par: Rédaction, Le: 13/01/11























00049439