
Une carrière en micro-sable blanc/Photo Marysa Merlo
C’est un aspect qui est souvent négligé. Le sol des pistes équestre laisse régulièrement à désirer. Pourtant, c’est important pour un cheval d’évoluer confortablement. Sa carrière en dépend. Par Sébastien Chauveau
On dit que le cheval « voit par ses pieds ». Ils sont pour lui des détecteurs. Ils renferment de nombreux récepteurs sensitifs, qui « lisent » la piste pour lui. Pour qu’un cheval puisse se livrer totalement, il ne faut pas qu’il soit gêné. S’il l’est, il se montre moins coopérant.
Jadis, le cheval se déplaçait à son rythme. Sauf quand il fuyait, il allait plutôt lentement. Il prenait donc son temps, et choisissait ses terrains. A l’état naturel, le cheval n’avait pas non plus de gros efforts à fournir. Il ne devait, ni sauter de gros obstacles, ni avaler des kilomètres à grande vitesse. La qualité de la piste n’avait, là encore, que peut d'intérêt pour lui.
Tout a changé depuis que l'équidé a été domestiqué. Les exigences sont de plus en plus importantes. Le cheval doit sauter haut, courir vite, tourner (en manège ou en carrière) des heures durant, etc. Cela ne laisse plus de place au hasard. Les sols équestres doivent à présent être parfaits.
COMPLEMENT DE LA FERRURE
Une ferrure avec plaques de cuire et silicone/Photo Marysa Merlo
Le sol est le complément de la ferrure. Comme elle, il doit être adapté à l’activité pratiquée. « Dans l’absolue, il doit varier entre l’entraînement et la compétition », souligne Eric Barrey, vétérinaire et chercheur sur le sujet. Comme la ferrure, aussi, le sol contribue à la prévention des pathologies orthopédiques. Comme elle, enfin, il est déterminant dans la longévité des membres. « Les mauvaises pistes créent des fréquences plus élevées de lésions », est formel le chercheur.
Pour comprendre la nécessité de travailler son cheval sur un bon sol, il convient de revenir sur ces principes de la biomécanique : l’impact, l’effort à l’appui et la durée de la foulée. Ils se produisent lors du posé du pied. L’impact : c’est le choc du sabot sur le sol. C’est la rencontre entre « deux solides déformables (en l’occurrence, le membre et la piste) », comme le disent les spécialistes. Contrairement à ce qui a souvent été annoncé, puis corrigé grâce aux explorations modernes, « à faible vitesse, le pied se pose presque à plat, explique le vétérinaire. Ensuite, à plus grande vitesse, c’est le talon d’abord, et la pince qui termine l’appui. C’est, d’ailleurs, aussi la pince qui assure la fin de la propulsion. » Au fond, la démarche du cheval ne serait pas si lointaine que celle de nous autres les humains.
En fait, l'impact est très bref, avec la décélération qui est le choc lui-même plus le rebond. Plus l'impact est brutal, plus il génère de vibrations, car l’énergie est peu ou pas absorbée. Il peut alors causer une détérioration progressive des structures ostéo-articulaires.
L’effort à l’appui : ici, il est vertical. Evidemment, il est plus marqué sur les antérieurs que sur les postérieurs. « Au pas, la charge est d’une fois le poids du corps, au trot de deux et au galop de deux à trois, dit le DR Barrey. C’est une moyenne, qui peut sérieusement varier selon la vitesse et la dureté du sol. Plus le cheval va vite et plus la piste est dure, plus les contraintes sont importantes. Elles peuvent atteindre six fois, voire davantage, le poids du corps du cheval à la réception d’un obstacle. » Les contraintes peuvent cependant être diminuées par la ferrure, qui, même sur un bon sol, a un rôle amortissant, « à condition qu’elle soit munie de plaques en caoutchouc ou en cuire », explique le chercheur. L’effort à l'appui oblige à une répartition des charges entre les quartiers (côtés du pied) et la pince (avant du pied). Ceci pour que le mouvement soit des plus fluides.
La durée de la foulée : c’est le temps entre le posé du pied et son maintien sur le sol. Elle change d’une piste à l’autre. Lorsque cette dernière est fouillante, le pied reste en appui plus longtemps. La propulsion s’en trouve dès lors modifiée, ce qui peut créer davantage de tensions ligamentaires et tendineuses et provoquer une tendinite, soit du suspenseur du boulet, soit du perforant ou du perforé. Une piste fouillante, particulièrement dans les virages, pose aussi des problèmes ligamentaires et articulaires, qui peuvent entre autres conduire à des élongations et une instabilité articulaire. A l’inverse, une piste ferme provoque plus de chocs durs de vibrations. Ce qui conduit à terme à une dégénérescence articulaire.
En résumé, deux choses sont à prendre en considération lorsqu’on choisit un terrain pour travailler son cheval, l’amortissement et la portance. Le sol doit avoir un effet amortisseur au moment de l’appui, donc du choc, et ensuite faciliter le déplacement. Un terrain trop dur va à l’encontre du mouvement du pied du cheval. Il s’oppose à son basculement, car l’appui du membre y est limité. On parle ici de terrain rapide. Tandis qu’un terrain mou, lui, fuit sous le pied. La vitesse d’exécution y est ralentie, et la puissance réduite.
UN SAVANT COMPROMIS

Déchargement du sable pour la sous couche/Photo Marysa Merlo
Qu’est-ce que, alors, une bonne piste pour une carrière ou un manège ? A vrai dire, les choses ne sont pas réellement établies. « Aucune piste ne répond à toutes les disciplines », affirme Arnaud Louveau, ingénieur pour un cabinet d’étude et de contrôle spécialisé dans les sols sportifs. Beaucoup d’études ont été menées, sans qu’elles aient pu définir avec précision le sol idéal. Une chose est sûre, c’est qu’une bonne piste équestre se doit de résister aux intempéries et à l’usure exercée par le frottement des pieds des chevaux sur les matériaux. Et ne jamais être dans l’excès, c’est-à-dire trop dure ou trop molle, trop sèche ou trop humide, trop gripente ou trop glissante... « A grande vitesse, une bonne piste, ça doit, en plus de bien amortir, aider à « propulser » le cheval », complète le DR Barrey. En somme, c’est toujours un savant compromis. Chaque discipline nécessite une piste différente. Il en est de même pour la compétition et l’entraînement.
Pour autant, la tendance irait à des sols fermes, tout du moins en saut d’obstacles, car ils ont une bonne réponse aux efforts. « Cela, c’est pour la compétition !, insiste le chercheur. Car, à l’entraînement, je privilégierais davantage le confort. » Et de poursuivre : « D’ailleurs, le confort, j’en verrais bien également à la réception des obstacles sur les épreuves. » Les clubs se tourneraient plutôt, eux, vers des pistes plus souples, pour amortir les chutes des cavaliers et privilégier le confort des chevaux. En dressage, ce serait un équilibre entre fermeté et souplesse qui serait recherché pour favoriser la régularité et le rebond. Alors, qu’en reining, ce serait surtout le « glissant » qui serait demandé. Principalement à cause des figures qui imposent des longues traînées. Reste que, pour sa part, Arnaud Louveau pense que « les chevaux ont une certaine capacité d’adaptation ». Et, qu’ « autant qu'une mauvaise piste, c’est son irrégularité (ici, molle ; là, dure ; ailleurs, glissante ; etc.) qui est dommageable pour le cheval ». Des limites, tant dans l’arrosage des sols que dans leur tenue, ont toutefois été fixées par les spécialistes. Selon eux, l'humidité des pistes équestres devrait se situer autour des 12 %, et l'enfoncement entre deux centimètre pour celles de concours et cinq centimètres pour celles de club.
L’avis du professionnel Le cavalier international de saut d’obstacles Eric Navet travaille ses chevaux sur des sols spécialisés depuis plus de vingt ans. Pour lui, c’est une « assurance pour les membres » de ses chevaux. « Les gens me font confiance parce qu’ils savent que j’accorde beaucoup d'importance à la qualité des sols. D’ailleurs, c’est mon premier critère lorsque j’engage des chevaux sur des concours », dit Eric. Le multi médaillé de la discipline aime avant tout entraîner ses athlètes sur l’herbe. Mais, lorsqu’il s’agit de sauter ou que les sols sont abîmés, il a le choix entre deux types de pistes. « Le manège, où j’ai un sol en micro-sable blanc et en polyester et en polypropylène, confie-t-il. C’est très confortable, et nécessite très peu d’eau. La carrière, où c’est l’inverse. La piste y est plus rapide. Elle est aussi en micro-sable blanc, par contre non fibrée mais enrichie de filets. Elle oblige à un entretien quotidien (à la herce ou à la barre), et à un arrosage régulier dès qu’il fait chaud. » Même s’il reste encore quelques épreuves aux sols plus qu’imparfaits, Eric reconnaît que « de gros efforts ont été faits dans ce domaine, particulièrement depuis que les sociétés spécialisées s’y intéressent ». « Le juste-milieu entre grippe, répondant, frappe... n’est pas facile à trouver, accorde-t-il. C’est pour cela que j’ai fait construire mes pistes équestres par des professionnels. » |
SOUVENT MELANGES

Pour éviter les retenues d'eau, une piste équestre doit être correctement nivelée/Photo Marysa Merlo
A chaque matériau (sable, copeau, caoutchouc...) sa propriété. Il y en a qui affermissent, d’autres qui assouplissent, d’autres encore qui assainissent. C’est pourquoi, pour obtenir la meilleure synergie, les matériaux sont souvent mélangés. Ainsi, ils donnent aux sols des qualités mécaniques mixtes, ainsi que de l’élasticité.
Le matériau le plus utilisé pour les pistes équestres est sans nul doute le micro-sable ou le sable fin, siliceux, parce qu’il est amortissant et absorbe bien l’eau, concassé parce qu’il est portant. Le copeau de bois ou de cuire, qui a autant été prisé que le micro-sable ou le sable, est maintenant quasiment abandonné.
Certes, les dérivés sablés sont les plus sollicités pour les pistes équestres. Cependant, ils le sont de moins en moins seuls, ils sont maintenant souvent mélangés. Y sont incorporés des microfibres, des polymères et autres copeaux géosynthétiques. La cohésion de l’ensemble est généralement obtenue par arrosage. Néanmoins, certains sols sableux ne nécessitent plus une goutte d’eau. Ce sont ceux qui sont dits « huilés ».
Toutes aussi amortissantes et portantes que les pistes en sable, à condition qu’elles soient parfaitement entretenues, celles qui sont en gazon ont aussi leurs qualités. Elles sont très prisées des organisateurs de grands évènements, car elles sont jolies et peu poussiéreuses. « Mais aussi, ajoute le vétérinaire, parce qu'elles fournissent de l’élasticité, et savent garder l’humidité. » En revanche, les pistes en gazon artificiel sont difficiles à concevoir et à maintenir en bon état.
Développement durable oblige, des sols nouvelle génération font leur apparition. On en trouve notamment en granulat de caoutchouc (voir encadré). Ceux-ci n'ont pas non plus besoin d’eau pour leur entretien. Ils sont confortables pour les membres des chevaux. Selon Arnaud Louveau, « ce sont des solutions qui se cherchent encore actuellement. Elles devraient percer d'ici aux cinq prochaines années. »
Ce que met en avant le Dr Barrey avec ces nouveaux sols, c’est "leur absence de poussière et leur confort". « Ils ne s’effritent pas, dit-il. Ils ne produisent donc pas de particules qui finissent dans les poumons des cavaliers et des chevaux. » Car, c’est bien d’une autre conséquence des mauvais sols équestres dont il s’agit ici. Il y a des matériaux qui génèrent des poussières qui sont toxiques à inhaler. C’est le cas des sables de silice ou des copeaux de cuire, voire de certaines huiles.
Gros plan sur une expérience innovante Ils sont passés du sable de Loire au granulat. Le centre équestre de Vallet, en Loire-Atlantique, est le premier en France à avoir adopté dans son manège un sol entièrement en caoutchouc. « C’est du pur bonheur, se réjouit encore Claude Fleurance, le responsable de l'établissement. Cela ne fait pas de bruit. Cela ne génère pas de poussière. Et, lorsque les chevaux ne font pas d’extérieur, il n’y a même plus besoin de les ferrer. » L’aventure a débuté il y a quatre cinq ans. « Nous étions rendus à plusieurs rechargements du sol du manège, raconte Claude. Il se trouve que l’un de nos adhérents est ingénieur, et qu’il s’est mis en quête de chercher quelque chose d’innovant. Il a trouvé : c’est, ce sol bi-couches, élaboré à partir de billes de différentes tailles en caoutchouc de pneus recyclés, amalgamées par une résine spéciale. » Dorénavant, les chevaux du centre équestre valletois marchent sur un sol qui s’apparente à un terrain de jeux pour enfants. « En cas de chute, l’impact est divisé par deux, ajoute notre directeur. Et, ce type de sol, qui ne s’arrose pas, ne produit plus de galle de boue et de corne qui casse car les chevaux ne passent plus leur journée les pieds dans le sable mouillé. » Claude songe maintenant à équiper du même sol que celui du manège les carrières de son centre équestre. « C’est juste le prix qui nous arrête ! », ironise-t-il. Il faut dire, qu’à taille égale, il est d’une fois et demie plus élevée que celui d’un sol en sable haut de gamme. En attendant, le centre équestre de Vallet devra se contenter d’un rond de longe, en granulat. Il est en construction.
Le sol du centre équestre de Vallet a été réalisé par la société Sportingsols. Il repose sur un sol bicouches. Le caoutchouc qui est employé ici est déferrisé et détoilé. La première couche, de dix centimètres, est amalgamée par une résine. La seconde, de cinq centimètres, est faite de billes libres de trois à cinq centimètres de diamètre, en pneu recyclé. Pour l’heure, ce genre de sol n’est construit qu’en indoor. Ses concepteurs réfléchissent à utiliser des matériaux plus « rustiques », ce qui le rendrait exploitable pour des pistes extérieures. |
La question est de savoir s’il n’y a pas de risque à ne travailler les chevaux que sur des sols parfaits. Pour le Dr Barrey, la réponse est « <i>non</i> ». « <i>La qualité du travail sur un bon sol est sans comparaison avec celle qui est effectuée sur un sol médiocre. Les forces ainsi développées permettent au cheval d’affronter n’importe quelle piste.</i> »
En pratique Arnaud Lallemand est ingénieur aux Haras Nationaux. Voici comment il appréhende une piste équestre. Construire une piste équestre : « C’est savoir ce que l’on veut en faire (saut d’obstacles, dressage, reining, etc.) ; son taux de fréquentation, combien de chevaux l’utiliseront ; où l'on souhaite la mettre, à l’intérieur ou à l’extérieur. C’est penser à son entretien, entre autres à en retirer les crottins, car ils modifient la texture du sol et créent un substrat sur lequel pousse n’importe quoi. Et à en établir le budget, qui peut varier du simple au triple. » Faire une piste équestre : « C’est une somme de préalables, poursuit Arnaud Lallemand. Il faut une portance du sous-sol, et une couche de travail d’au moins douze à quinze centimètres. Il faut disposer d’un point d’eau avec un débit suffisant, sauf si on envisage l’emploi de matériaux huilés ou de granulat. Et ne pas oublier d'en effectuer le rechargement de temps en temps. » |
Ecrit par: Rédaction, Le: 19/03/10
























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