
La supplémentation se fait généralement par incorporation dans l'alimentation/Photo Marysa Merlo
La supplémentation est très répandue en alimentation humaine. C’est aussi le cas en nutrition équine. Ce qui est globalement recherché, ici, ce sont les approvisionnements en énergies, en protéines, en minéraux et en vitamines. Mais voilà, à défaut d’être efficaces, les apports abusifs peuvent être graves. Par Sébastien Chauveau
Il n’est pas toujours facile de s’y retrouver dans la « valse des étiquettes » des suppléments alimentaires. Il y en a de tous les genres : pour les poulains et les chevaux de sports, les juments gestantes et les étalons en période de reproduction ; pour réhydrater ou booster, faire briller le poil ou désengorger les membres... Beaucoup de ces mélanges promettent monts et merveilles. Peu sont suivis des faits.
Un certain nombre des suppléments alimentaires pour chevaux sont élaborés à partir des recherches effectuées en nutrition humaine. Cela signifie que ces produits ne vérifient pas s’ils peuvent être efficacement utilisés chez le cheval, donc, ils ne tiennent pas compte de sa physiologie et de son métabolisme. Du coup, l’utilité des suppléments, comme leur efficacité, n’ « est pas avérée, disons qu’elle n’est pas démontrée », indique l'un des spécialistes les plus connus de la nutrition équine en France, William Martin-Rosset (WMR), de l’INRA (Institut national de la recherche agronomique). « Ce qui vaut pour l’homme ne le vaut pas forcément pour le cheval, ajoute-t-il. Prenons l’exemple des anti-oxydants : ils s’avéreraient intéressants chez les humains, chez les équidés, cela resterait par contre à prouver. Dans les études, l’apport des anti-oxydants par la ration de base n’est jamais mesuré. Il est ainsi difficile d’en établir la véritable efficacité lorsqu’ils sont ajoutés sans avoir été savamment calculés. » Selon WMR : « Pour couvrir des besoins « supra exceptionnels » par des nutriments ciblés, encore faut-il définir quelles sont les cibles « à viser » et les flèches « à tirer ». En clair, la plupart des suppléments alimentaires ne font, ni la preuve de leurs besoins, ni celle de leurs moyens. »
C’est surtout dans le monde des sports équestres et des courses hippiques que la frénésie de la supplémentation sévit. Pourtant, les chercheurs sont formels : « quelle que soit la discipline, les supplémentations n’ont que très peu d’intérêt ». Tout juste leur accordent-ils une relative efficacité sur « les efforts de longue durée ». Contrairement à ceux qui sont courts et brefs, sur lesquelles le gain est « nettement moins marqué ». « C’est normal, explique WMR, dans la mesure où la cible (le besoin spécifique) n’est que très rarement identifiée, la flèche (la vitamine, le minéral, l’oligoélément...) ne l’atteint jamais ou presque. Pour faire correctement les choses, il faut mener des études expérimentales, autrement dit établir – précisément - des rations de base, calibrer le travail du cheval, faire des comparaisons entre différents lots... Cela coûte cher. C’est donc très peu fait. »
UN HERBIVORE

Le foin de prairie naturelle, ici à l'image, est le plus équilibré des fourrages/Photo Marysa Merlo
Le cheval est un herbivore. Il a des capacités digestives qui sont faites pour consommer de grandes quantités de fourrage. Dès lors, c’est de cette alimentation, de base, riche en fibres, qu’il doit d’abord tirer parti. D’autant, qu’outre le foin ou l’herbe, le cheval peut également trouver dans les aliments complémentaires (aussi appelés élaborés ou composés) tous les nutriments dont il a besoin.
Les fourrages et les aliments élaborés suffisent donc en principe à nourrir un cheval, quel qu’il soit. « A nourrir, oui !, s’élève Aumérine Roncen, vétérinaire pour un laboratoire d’aliments complémentaires. En nourrissant de la sorte, on évite les carences. Sauf que les chevaux d’aujourd'hui, notamment ceux de sports et de courses, ont besoin d’autre chose. » Comprenez que les saisons sont longues et les efforts conséquents ; et qu’il faut à ces chevaux plus que ce qui est proposé dans les fourrages et les aliments élaborés.
Il n’y a que, lorsque les rations sont fortement enrichies soit en fourrages soit en céréales qu’elles imposent d’être corrigées. Car elles sont déséquilibrées et entraînent des déficits en protéines, vitamines et autres oligoéléments. En effet, les fourrages sont pauvres en phosphore, zinc, cuivre et sélénium. Les céréales manquent de calcium, de protéines, de vitamines et de Lyzine. Les unes sont peu fournies en énergie. Les autres sont tout le contraire.
Vrais faux Philippe Frauciel est le président du CNEF (club de nutrition équine français). C’est aussi le directeur d’une grande marque d’aliments pour chevaux. Il nous apporte ses éclaircissements. VETOCHEVAL. - Les complémentations sont indispensables. PHILIPPE FRAUCIEL. - C’est faux. Elles ne servent à rien, sauf deux fois dans l’année, durant une vingtaine de jours, au moment de la chute et de la pousse du poil. Les aliments qui sont développés font aujourd’hui l’objet d’études poussées. Lorsqu’ils sont associés à un fourrage de qualité, ils suffisent normalement à couvrir les besoins courants. Normalement, car les vitamines et les minéraux qui sont contenus dans les fourrages perdent 10 % de leur teneur et de leur qualité chaque mois. De toute façon, une cure de vitamines ou de minéraux ne se fait jamais comme ça, par hasard, sans quoi elle est anarchique et déséquilibre la ration. Elle doit être justifiée (par une baisse de forme, une corne qui casse, un poil terne, la présence de suros..). VTCHL. - Les vitamines et les minéraux qui sont incorporés aux aliments élaborés ne sont présents ni en quantité ni en qualité. P. P. - C’est faux. La législation prévoit qu’il faut, pour certaines vitamines et minéraux (vitamine A, D3 et E, mais aussi Zinc et cuivre), avoir et retrouver à la DLU (date limite d’utilisation) de ces aliments les quantités indiquées. Quant à ceux qui pourraient penser que la granulation industrielle détruirait les vitamines et les minéraux, ça pourrait être vrai. Si ce n’est que les fabricants dignes de ce nom les incorporent au dernier moment dans leurs aliments, ce qui fait qu’ils ne subissent pas les conséquences de la chaleur. VTCHL. - Il y a un risque à trop complémenter. P. P. - C’est vrai. Qu’ils soient vitamines ou minéraux, ils ont tous un intérêt. Mais, hormis un besoin particulier, ils n’ont aucun intérêt seuls. Le risque de trop complémenter est celui de mal complémenter. D’ailleurs, cela se voit parfois sur les visites d’achat. Il y a des chevaux qui sont refusés à cause de cela. |
Ainsi, pour qu’il y ait une complémentation, il faut qu’il y ait un besoin. Autant le dire tout de suite, de nos jours, les chevaux ne sont plus dénutris. Le besoin est donc rarissime. Mais, lorsqu’une complémentation est nécessaire, les apports doivent tenir compte des activités physiques du cheval, de son âge, mais aussi et surtout de ses carences. Or, pour les quantifier, les carences, il faut les mesurer, c’est-à-dire procéder d’une part à un contrôle de la ration et d’autre part à des analyses sanguines. Là encore, ceci est peu pratiqué. La complémentation relève bien souvent du hasard.
Face, ou aux besoins particuliers, ou aux rations déséquilibrées, la complémentation prend tout son sens. Elle contribue à la prévention des troubles ostéoarticulaires et musculo-squelettiques, du rachitisme et des maladies. « Il est préférable que la complémentation se fasse au quotidien plutôt que par cure », conseille la vétérinaire. Il semblerait que les chevaux assimileraient mieux de petites quantités de compléments données tous les jours que des grandes distribuées épisodiquement. En dehors des raisons invoquées, la supplémentation n’a aucun intérêt. Pire, « elle peut interagir avec la ration de base et les méthodes d’entraînement puisqu’elle est le plus souvent effectuée à l’aveugle », fait remarquer William Martin-Rosset. Mais, si elle est recommandée, la complémentation doit être dosée. Jamais, elle ne doit être surdosée, au risque de provoquer des chocs, des excroissances osseuses, des troubles rénaux... Gageons qu’elle peut en plus représenter un sérieux coût financier.
PLUSIEURS CATEGORIES DE PRODUITS

Certains suppléments sont destinés à faciliter la souplesse articulaire, protéger les cartilages ou encore favoriser le fonctionnement musculaire/Photo Audevard
Sous l’appellation de supplément, se classent plusieurs catégories de produits. Il y a les aliments diététiques. Leur but est de prévenir ou pallier les désordres digestifs et métaboliques qui sont causés par des perturbations nutritionnelles temporaires. Ce sont par exemple les électrolytes, qui, suites à de grosses pertes hydriques, sont censés « recharger » le cheval en sodium et en potassium.
Il y a les suppléments nutritionnels. Leur objectif est de couvrir, à la place ou en plus de la ration de base, les besoins – supposés exceptionnels, mais dans tous les cas temporaires - en glucides, acides aminés, fibres hautement digestibles... Ce sont les suppléments qui sont destinés à accroître la capacité musculaire, améliorer la digestibilité et la fertilité, ou encore renforcer et lubrifier l’appareil ostéoarticulaire.
Enfin, il y a les additifs. Il y en a qui ont un impact sur la santé, d’autres sur les performances. « Certains sont autorisés, d’autres pas. Même chose pour leur efficacité : il y en a qui le sont, efficaces, d’autres pas », souligne William Martin-Rosset. Parmi les bons additifs, on peut citer les levures ou extraits de levures, « elles améliorent le fonctionnement du tube digestif », commente le spécialiste de la nutrition équine. Au rang des additifs inutiles, on peut invoquer les prébiotiques. Ce sont ces glucides plus ou moins complexes qui sont rapidement métabolisés et qui ont pour but de favoriser la prolifération dans le tube digestif de bactéries non pathogènes aux dépends d’autres, pathogènes. « Ceci n’a globalement jamais été démontré sur le cheval », pointe WMR. Du côté des additifs interdits, on trouve la créatine. C’est un oligopeptide à trois acides aminés (méthionine, arginine et glycine). C’est une source d’énergie du muscle qui est immédiatement disponible en période d’effort anaérobique. La créatine joue un rôle important dans le stockage et la libération de l’énergie.
Le reste ne sont que des compléments alimentaires, c’est-à-dire faits pour être distribués quotidiennement seuls ou incorporés à la ration pour l’équilibrer. Ce sont en fait les fameux CMV (pour compléments minéraux vitaminés). Il en existe pour à peu près tous les stades de la vie du cheval (jeune, vieux, de sport, de loisir, de course, etc.). Les CMV n’ont pas de rôle de « soin ». Ils équilibrent, mais ne compensent rien.
Les petits secrets de Rodolphe Scherer Rodolphe Scherer nourrit avec des aliments élaborés. Ce cavalier de concours complet, qui fait partie des tous meilleurs français de la discipline depuis déjà plusieurs années, a toujours pratiqué ainsi, et n’a pas l’intention d’en changer. Pour autant, il utilise diverses supplémentations. « Pour les chevaux d’élevage et ceux qui sont jeunes au travail, j’emploie principalement des CMV qui sont enrichis en calcium. Je leur distribue par cures de un mois, une à deux fois dans l’année. Mais plus si je constate un besoin, par exemple une perte d’état général, une augmentation du travail, une croissance brutale, etc. », confie le cavalier. Pour les chevaux de compétition, Rodolphe procède différemment. « J’use plutôt ici de suppléments nutritionnels, en fonction des épreuves qu’ils ont à venir. En général, ce sont des solutions qui contiennent spécifiquement de la vitamine B et E, ainsi que du sélénium. Les cures se font durant trois semaines, juste avant les échéances », indique-t-il. Rodolphe utilise aussi, temporairement, pour ses chevaux de compétition, des aliments diététiques, comme des électrolytes, « après les longs trajets ou quant il fait chaud le soir des cross ou des entraînements durs », et des draineurs (hépatiques et rénaux), « durant quelques jours après les épreuves », complète-t-il. Rodolphe reconnaît que les suppléments ne sont pas la panacée. Et qu’il est difficile d’en mesurer les bénéfices. « Je remarque toutefois que les chevaux qui sont supplémentés ont une plus grande aptitude à encaisser les efforts sans perdre de forme. Sans ces aides, ils y arriveraient peut-être. Mais récupéreraient-ils aussi vite et aussi bien ? », s’interroge-t--il. |
Ecrit par: Rédaction, Le: 06/05/10






















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